Bienvenue Chez Moi, rêves et insécurités

«On sait bien que si l’on ne fabrique pas, au fur et à mesure, sa propre vie, personne ne le fera pour nous.»

Myriam n’a plus rien, sauf l’envie de créer son propre restaurant. Plusieurs courses, une visite à la banque et hop! Elle ouvre Chez Moi, un restaurant sans enseigne, où elle aimerait que tout soit différent et où elle vit en plus de travailler. C’est là qu’on y rencontre Vincent, son « museau » et fleuriste à la mauvaise haleine, les étudiantes Simone et Hannah, Ben le « meilleur serveur de Paris », le livreur Ali Slimane, Tata Émilienne et peut-être même aussi, les Beatles…

Il existe des livres qui nous donnent le goût d’écrire; celui-ci en est un pour moi. Il ne m’est pas arrivé souvent d’être émue (yeux pleins d' »eau », petit serrement intérieur) en lisant (pour le cinéma, c’est autre chose!), mais ce livre-là m’a vraiment touchée. J’ai toujours eu un faible pour les personnages qui se croient fous mais qui ne sont au fond qu’humains; ce livre est à la fois un peu déstabilisant et très réconfortant. Après avoir lu Mangez-moi, d’Agnès Desarthe, on veut parcourir « les trottoirs d’une tarte », on a faim (!), mais aussi le goût d’amorcer et de réaliser un grand rêve, malgré le manque d’expérience ou l’hésitation. Du bonbon.

mangez-moi

«Je pense à un dessin animé de mon enfance qui s’appelait, je crois, La Linea. C’était mon programme favori. On y voyait un bonhomme de profil, figuré par une ligne qui, partant du sol, traçait les contours de son corps et de sa tête, pour replonger ensuite vers le bas, vers le sol à nouveau, si bien que tout se confondait dans le même trait: personnage, décor, horizon. Le bonhomme avançait, il chantonnait, il marmonnait, il était tout joyeux et, soudain, la ligne, la ligne qui le dessinait, s’arrêtait deux pas devant lui. Il s’écriait alors dans un charabia de français teinté d’italien: « Ah, mais pourquoi y a pas de ligne ici? » Souvent, il tombait dans le précipice, se débobinant comme un tricot mal fini, hurlant: « Aaaaaaaaah! » Parfois, il remontait. Il lui arrivait de fabriquer la suite de son trajet en empruntant un fragment de celui déjà parcouru. Il était l’humain qui doit, chaque jour, poser les rails sur lesquels roule sa locomotive. L’humain adulte, s’entend, l’humain en pleine ascension épuisante vers le néant. Un jour, c’est comme ça, on se retrouve comme La Linea devant le vide et il n’y a personne à qui s’en prendre. On est effaré de n’avoir rien prévu, scandalisé que personne ne s’en préoccupe. Ah mais pourquoi il n’y a pas de ligne ici? se demande-t-on en essorant la serpillière. Il n’y a pas de ligne parce que ça aussi, c’était faux, ça aussi c’était de l’entourloupe. Pour bien faire, il ne suffit pas de suivre la route, il faut à tout instant la bitumer du goudron onctueux de nos rêves et de nos espoirs, la tracer mentalement, en s’efforçant de prévoir les inévitables virages et les inégalités du terrain. Parfois, quand ça va bien, quand, par miracle, on a réussi à prendre un peu d’avance sur notre effroyable ouvrage d’art, on bénéficie d’un répit et là, c’est bon, tout roule. On est prêt à croire que le plus dur est fait, qu’à partir de ce moment, tout ira bien. On est si naïf, on a la mémoire si courte qu’on ne se rappelle pas que le terrain qui nous accueille est l’oeuvre de nos mains et de notre cerveau si prompt à imaginer n’importe quoi. On se la coule douce jusqu’au trou d’après sur lequel on se penche, consterné. Je n’ai plus la force, se dit-on, et je mérite mieux que ça, il serait temps que quelqu’un m’aide, il serait temps qu’une main guide la mienne. Autour de nous une armée de bras ballants. Tout le monde est fatigué. Notre mari, notre femme, nos amis, tout le monde en a marre au même moment, et c’est alors que vient – mais seulement si l’on est très chanceux, seulement si l’on n’a pas peur ou que l’on est suffisamment fou pour mordre à l’hameçon furtif – c’est alors que vient l’amour. Et là, ce n’est plus du macadam qu’on jette sur le néant, c’est un pont suspendu qui ouvre la voie jusqu’à l’infini.»

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