Entre Armanoush et Asya

« – Demande-lui pourquoi  les choses ont changé, dit Armanoush.

– Parce que Istanbul n’est pas une ville. Elle ressemble à une ville, mais en réalité, c’est un navire. »

Dans un reportage sur la ville d’Istanbul, je suis restée marquée par la cohabitation surprenante sur le Bosphore d’un immense ferry et d’une toute petite barque pour un ou deux hommes seulement, si minuscule à côté de l’énorme paquebot, et exerçant pourtant la même fonction… Je rêve de pouvoir visiter un jour Istanbul, dont le simple nom résonne à mes oreilles comme celui d’une ville provenant d’un conte.

C’est donc avec hâte et excitation que j’ai entâmé et lu le très excellent livre d’Elif Shafak, dont certains propos, nous dit-elle à la fin du livre, l’ont amenée devant la justice turque pour « insulte de l’identité nationale », accusations pour lesquelles elle a heureusement été aquittée.

shafak

Tout un océan sépare Armanoush l’américaine-arménienne, la « papivore » qui vit et voit de la littérature partout autour d’elle, et Asya la stambouliote, l’une des plus grandes fans de  Johnny Cash. Tout un passé aussi, une histoire qui nous en apprend beaucoup sur la situation turc-arménienne, dont certains des pires soubresauts eurent lieu dans la première partie du XXe siècle. Dans le livre de Shafak, l’histoire n’est pas composée de faits historiques mais plutôt ressentie, humanisée:

« Pour les Arméniens, le temps était un cycle au cours duquel le passé s’incarnait dans le présent et le présent donnait naissance au futur. Pour les Turcs, le passé s’arrêtait en un point précis, et le présent repartait de zéro à un autre point. Entre les deux, il n’y avait que du vide. »

Si tous les chapitres de La Bâtarde d’Istanbul nous font goûter de la « Cannelle » à « l’eau de rose », en passant par les « noisettes grillées », la « vanille » ou les « grains de grenade », le roman de Shafak est autre chose que de la littérature gourmande: une surprenante et accessible porte d’entrée dans l’histoire turc-arménienne, le portrait délicieux d’une Istanbul aux milles contrastes; la quête d’identité de plusieurs jeunes femmes étalées sur au moins quatre générations et tentant d’échapper au « mauvais oeil » de Petite Ma…

J’ai retrouvé ici le même sentiment qui m’étreint à la sortie d’une pièce de Wajdi Mouawad: le thème de la quête existentielle, une magie et une poésie si attachantes malgré qu’elles soient mêlées à d’horribles drames. J’ai été totallement charmée par les quatres soeurs-tantes Kazanci (Zeliha la tatoueuse, Bahu la voyante conversant avec ses djinn, Cevriye la prof d’histoire et Feride la « folle ») mais aussi par le fameux Café Kundera. Je m’en tiendrai à ceci (ce billet est déjà beaucoup trop long!): La Bâtarde d’Istanbul est un grand livre.

« Le Café Kundera  se trouvait dans une ruelle sinueuse de la partie européenne d’Istanbul. C’était le seul café de la ville où l’on ne perdait pas son temps et son énergie en vaines conversations et où on laissait des pourboires aux serveurs pour les encourager à être désagréables. Pourquoi portait-il le nom du célèbre écrivain? Personne ne le savait de source sûre. D’autant qu’il n’y avait rien dans ce lieu qui pût évoquer, même vaguement, Milan Kundera ou l’une de ses oeuvres.

Des centaines de cadres de toutes tailles et de toutes formes tapissaient l’endroit. À tel point qu’on pouvait se demander s’ils cachaient vraiment des murs ou si l’édifice reposait sur eux. Tous, sans exception, contenaient des photos, des tableaux ou des croquis de routes. Des highways américaines, d’interminables routes australiennes, des autobahns embouteillées d’Allemagne, de grands boulevards parisiens illuminés, des ruelles surpeuplées de Rome, des sentiers du Machu Picchu, des routes oubliées des caravanes d’Afrique du Nord, des cartes anciennes de la route de la Soie tracées par Marco Polo; des routes du monde entier. Les clients appréciaient beaucoup ce décor qu’ils considéraient comme une alternative agréable aux conversations qui ne menaient nulle part. Chaque fois qu’ils se sentaient las de discuter, ils choisissaient le tableau qui correspondait le mieux à leur humeur du moment, y plongeaient leur regard brumeux et se laissaient pénétrer par l’atmosphère de cet ailleurs auquel ils aspiraient. »

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